Danser jusqu’à la prochaine victoire

Pendant que je fouillais dans mon ordinateur, à la recherche d’un document professionnel, j’ai découvert ce texte que j’ai écrit en Février 2016 . Un plaisir de le partager…

Voici quelques jours que l’envie d’écrire me tenaille. Je ne me rappelle plus la dernière fois que j’ai écrit une ligne, une vraie. Si ce n’est que pour mes devoirs ou dans le cadre de mon travail. Ou encore pour écrire sur les réseaux sociaux , ou finalement un courriel. Rien de majeur. Rien de sérieux. Rien de plus. Quand cette envie me harcèle, je pense à mon défunt père. A ma défunte soeur. Je pense tout le temps à eux. Durant les bons jours et les moins bons. A toutes ces histoires les concernant que je pourrais raconter et partager. Tout ceci fait  partie de moi, tous ces souvenirs, toutes ces joies et bien sur , ces larmes dont est témoin mon oreiller. Un tout dont je ne peux, ni ne veux me défaire. Je me surprends à faire une bêtise et me rappeler à l’ordre parce que papi va se fâcher. Pour ensuite me rendre compte que papi n’est plus avec nous. Bien sûr, manmie est là. Mais deux parents, c’est toujours super. Surtout quand ils se chamaillent pour n’importe quoi comme des gamins.

Je reviens donc  à cette envie d’ecrire parce qu’en fait, c’est ce que je fais maintenant. J’attends que mon époux rentre à la maison pour lui raconter ma journée et lui faire des câlins. Il va être surpris de me voir devant l’ordinateur et écrivant, juste pour écrire, sans obligations, sans pression. Juste pour le plaisir. En fait, je souris. Je suis heureuse dès que j’ai le courage de retranscrire en mots tout ce qui me passe par la tête et qui est “potable” et intéressant d’après mon entourage. Mais, j’ai trop peur. Surtout avec tous ces écrivains Haïtiens qui sont chaque jour sur la sellette internationale. Prix de littérature par-ci, par-là. Hmmm, je ne pense pas que je puisse me permettre de leur faire honte. Mieux vaut ne pas écrire. Mais je ne peux m’en empêcher.

Dans ma tête, j’ai écrit un texte intitulé: la baise de la honte. Je me trouvais à Jacmel, durant le fameux lundi gras du 8 février qui selon moi n’aurait pas dû avoir lieu. Mais, quand assise sur une gallerie de l’avenue Baranquilla, l’ambiance a commencé à prendre chair. J’ai dansé. J’en avais besoin. Pour me détendre, pour me déhancher comme mon père ne voudrait pas ( et n’a jamais voulu). “Papa, je suis une négresse. Le rythme, je l’ai dans mon sang.” Ca, je n’ai jamais osé le lui dire, mais je l’ai toujours pensé. Je veux bouger, sauter, “pomper”……. Donc, j’ai dansé avec mes compatriotes. Mais en plein milieu d’une “gwouyad”, j’ai eu honte. J’ai voulu cesser de bouger, mais c’était plus fort que moi, mon corps refusait de rester figé afin de permettre à mon cerveau de réflechir à l’origine de cette honte soudaine. Je m’amusais bien. La bonne humeur etait de mise, alors pourquoi ce sentiment négatif?

Sans partager mon état d’âme avec mon mari. Je retournai m’asseoir, bloquant mes déhanchements dans l’oeuf et réflechissant toujours, je me rendis compte que j’avais honte de danser avec mon peuple. Notre situation socio-économique était trop grave pour que nous prenions part à cette débauche, ce gaspillage d’argent, d’énergie et de temps. Et demain? Qu’allons nous faire demain? Et nos enfants, que feront-ils après nous avoirs vus, adultes, insouciants et inconscients?  Danser nous permettra-t-il d’investir dans les domaines critiques : agriculture, santé, infrastructures, éducation et j’en passe? Demain, nos jeunes auront-ils des emplois? Demain, nos centres de santé seront-ils bien equipés pour nous fournir les soins dont nous aurons besoin? Tous ces questionnements qui bouillonnaient et se bousculaient dans ma tête. Nous aurions tous dû rester chez nous. Pas sortir et danser comme des marionnettes. Fébrile, presqu’en larmes, je tournai mon regard vers cette foule. Combien d’entre avaient pu manger aujourd’hui et mangeraient demain? Combien de jeunes filles vendraient leur corps ce soir-même? Combien de personnes seraient blessées? Ou encore pire, ne rentreraient pas retrouver leur famille parce que la mort les auraient fauchées d’une manière ou d’une autre? Combien d’entre eux (d’entre nous) recevraient le crédit tant esperé afin d’ouvrir leur propre affaire et la faire prospérer?

Je m’étais mise à compter ou essayer de me rappeler le nombre de fois ou moi, ou un autre Haitien, nous sommes fait baiser. Ah, je n’en finirais pas. Passer plus de 6 heures à la Direction Centrale de la Police Judiciaire pour obtenir un Certificat de Police ( 10 jours plus tard), se voir refuser l’accès à un crédit, se voir refuser de nombreux emplois, ne pas pouvoir obtenir des soins médicaux adéquats… Rien de spécial, juste des choses normales auxquelles toute personne saine d’esprit aspireraient. Mais dans ma patrie, c’est un casse-tête Haïtien (pas chinois). Des baises chaudes, dans toutes les positions. Nous nous baisons entre nous et nous nous laissons baiser. Très souvent, nous n’avons pas vraiment le choix ou nous croyons ne pas l’avoir.

Toujours endolorie par toutes ces positions et cette ardeur des baises malhonnêtes des trente dernières années, hier, je me suis rendue à une activité ayant comme objectif de vulgariser la philosophie et permettant de comprendre que vivre, déjà, est une philosophie. Tout être humain peut donc se déclarer philosophe sans même savoir lire ou écrire.  Le thème accrocheur, « Haïtianité » et Philosophie, n’a pas laissé des jeunes comme moi indifférents. Nous étions donc nombreux à y être presents. Le modérateur et l’intervenant (dont je préfère taire les noms) étaient très volubiles. Deux Haitiens, deux compatriotes qui transmettaient un peu de leur savoir, mais aussi leur passion. En fait, oui, ils laissaient transpirer leur Haïtianité. Leur amour envers ce coin de terre bafoué, méprisé, abusé, violé. Certains participants  avaient remis en question leur intégrité, la vraie raison de leur présence à l’émission mais aussi leur parcours. Mais, qui de nous est vraiment intègre? Qui peut se targuer de n’avoir jamais tenté de satisfaire par des moyens pas “kòdyòm” des besoins personnels dans la vie?

Le modérateur est bien connu dans son combat pour nous rappeler l’affront de l’occupation américaine de 1915 et toutes les conséquences négatives qui s’en sont suivi pour notre nation. En 2016, Haiti est toujours occupée et cette occupation s’installe dans nos habitudes. C’est devenu normal. Que faisons-nous? Nous dansons…. L’intervenant a avancé, que la révolution Haïtienne et la victoire de 1803 ont changé le cours de l’histoire de l’humanité. Elles ont ouvert bien grand la porte de la liberté et du changement de mentalité, pour nous, pour les autres. Serait-ce de l’exagération? Avoir aidé tant de peuples à se défaire de l’oppression afin de se tenir droits. Ne plus courber l’échine…

 Mais deux-cent douze ans plus tard, être dans une telle position où tous les projecteurs nous regardent danser follement, une fois, parfois deux fois par an, et nous retrouver dans la même précarité le lendemain, ne ferait-elle pas de nous, Haitiens, des fous?  Il faut vraiment être fort et se foutre du quand dira-t-on pour le faire. Nous, les Haïtiens, savons danser.

Djeanane

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