Mourir n’est pas beau

1984. 180 années après l’indépendance de mon pays. De nombreuses décennies. Presque deux siècles. Assez de temps pour qu’une nation s’affirme comme peuple souverain. C’est à ce moment que je suis née. Haïtienne.  De parents Haïtiens. Orphelins, tous deux. Pas de cuillère en argent dans la bouche. En fait, pas de cuillère du tout. Ils se sont battus pour réussir. Aucune faveur. Ils ont trimé, étudié, travaillé. C’est ce que j’ai connu. Rien d’autre. Mon père prodiguait des soins médicaux gratuitement quand il le fallait. Ma mère, après 45 ans dans l’enseignement, est toujours passionnée par l’éducation. Elle se réveille chaque matin pour que des enfants de 5,6 ans apprennent à lire et à écrire. C’est tout. Rien d’autre. Non, ils ne sont pas les meilleurs êtres humains de tout l’univers, mais ils ont fait de leur mieux. Alors, si je me chie dessus maintenant, ce n’est pas de leur faute. Cela ne saurait l’être.

1986, je ne m’en rappelle pas. J’en ai entendu parler, mais j’étais encore trop jeune. Septembre 1990, je m’en rappelle. Toute la famille revenait d’une fête sur le quartier quand mes parents ont paniqué. Ils avaient appris pour le coup d’état. Tensions, lynchages, bruits. Puis, l’embargo en 1994. Ah, j’ai détesté. Nous mangions souvent les mêmes repas. Pour mes parents, il fallait nous nourrir. Pour moi, beurk. Je voulais manger ce que j’aimais et pas des légumes et des vivres. Tout le temps. On me forçait à manger. Je ne savais pas que c’était pour mon bien.  Il y avait aussi la colère des lycées qui attaquaient les écoles congréganistes. Ils ne voulaient qu’apprendre, comme les autres.  Mais, durant toutes ces années, j’étais seulement une spectatrice. Je savais que mes parents trouveraient toujours une solution. Troubles après troubles, évènements après évènements, j’étais sous leur protection. Je n’avais pas à réfléchir aux impacts sur ma vie. A quoi bon ?

2004. Etudiante à l’Université. De nombreuses fois, j’ai passé des heures couchée sur le sol à attendre que les tirs cessent à Chancerelles avant de me hâter pour rentrer chez moi. Ou parfois, ne pas y aller du tout. Période où les enlèvements faisaient frémir la population. Les horreurs. Les manifestations partout. Les étudiants en colère. Les uns demandant le départ de l’homme qui était tellement adulé dans les années 90, les autres ne sachant pas ce qu’ils voulaient. Et depuis lors, les troubles n’ont pas cessé. Sans parler des désastres naturels. En tant qu’adulte, j’ai couru pour aller me réfugier sous une galerie pour laisser passer des manifestations, j’ai vu mes gourdes si durement gagnées perdre de leur valeur, j’ai dû garer mon véhicule chez quelqu’un et prendre un taxi pour arriver à destination pour tenter de protéger le véhicule que j’ai galéré pour acheter. J’étais devenue une actrice à part entière de tout ce qui se passait.

2019. 215 ans après. J’ai grandi amère à la lumière de ce que racontait mon père, puis à cause de ce que j’ai vécu dans mon pays. Pays, gardien de mes meilleurs souvenirs. Un bleu et rouge qui me collent à la peau et dont je ne veux me défaire. Il ne me faut pas de livre d’histoires pour comprendre que nous ne faisons que répéter les mêmes erreurs. Un tourbillon qui n’en finit pas. Celui dont nous voulions et qui nous déçoit, nous le forçons à partir. Puis, nous en voulons un autre. Qui nous déçoit aussi. Et nous répétons les mêmes manœuvres. Quelle a été la recette de 1803 ? Comment avons-nous pu arracher l’indépendance à l’oppresseur ? Comment avons-nous fait pour nous unir ? Oui, les temps ont changé, mais certaines valeurs demeurent. L’amour de la patrie. Le mourir est beau. Oui, mourir pour nous défendre des tyrans, pour assurer la liberté pour les générations futures. Mais pourquoi mourir quand nous sommes notre propre problème ? Quand nous nous entretuons ? Qui est pour ou contre la patrie ? Contre qui nous défendons-nous ? Mourir par manque de soins de santé, mourir de faim, mourir à cause de l’insécurité gratuite, tout ceci n’est pas beau. Je ne pense pas que nos aïeux se soient battus pour que nous devenions nos propres tyrans.

Djeanane


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