Petite histoire de vertèbres…

Elle s’appuyait sur le mur pour trouver son chemin dans l’obscurité. Ses longs ongles parfaitement manucurés chatouillaient le vieux mur crasseux qui ricanait péniblement sous son toucher. Les chiens errants la regardaient passer de leurs yeux hagards ; sa présence les dérangeait. Ils voulaient se rendormir, mais, ils étaient aussi intrigués par ses mouvements furtifs. A cette heure, les rues étaient désertes et, cette jeune fille bravant la nuit opaque devait bien manigancer quelque chose. Charline arriva enfin à la grande barrière rouillée. Celle-ci n’étant pas fermée, elle se faufila furtivement à l’intérieur tout en se laissant guider par ses mains. Le portail continua de grincer lugubrement après son passage.

Impassible, la jeune femme tâtonnait et trébuchait dans la noirceur inquiétante. Elle ne devait pas rater son rendez-vous, sinon, elle devrait attendre dix longues années. Le temps que les dix étoiles rouges s’alignent pour favoriser la reconstitution. Refusant de perdre cette opportunité décennale, Charline hâta le pas. Les ronces et les herbes folles entravaient ses mouvements. De ses petites mains fragiles, elle dégageait son passage. Plus elle défrichait, plus elle sentait les épines s’enfoncer dans ses paumes sensibles. Le sang chaud ruisselait entre ses doigts, mais, toujours imperturbable, elle continuait d’avancer. Elle pouvait deviner la présence de la grande bâtisse imposante à quelques mètres devant elle.

Elle passa le petit portail entrouvert, tira le tiroir vers elle et entreprit de ramasser son trésor. Déposant délicatement les petites pièces dans son sac brun, elle les comptait mentalement. Il fallait toutes les avoir pour les assembler adéquatement. Elle s’arrêta de nombreuses fois pour éternuer à cause de la poussière épaisse qui oppressait ses poumons. Un objet tomba sur le sol. Il lui fallut de nombreuses minutes pour le retrouver et le déposer délicatement dans la sacoche presque pleine. Charline espérait qu’il ne s’était pas brisé, mais, elle n’avait pas le temps de vérifier. Elle posa son butin sur sa tête et, se rappelant du chemin emprunté à son arrivée, elle se dirigea vers la barrière principale et disparut discrètement dans la nuit.

Il lui en manquait trois. Trois petits os insignifiants, mais nécessaire pour compléter l’ossature. Dépitée, elle regardait son œuvre inachevée. Un coup d’œil rapide vers l’horloge la secoua. Il ne restait pas longtemps avant le lever du soleil. Il lui fallait les trois vertèbres ou bien tous ses efforts auraient été en vain. Elle n’aurait pas le temps de retourner dans la tombe. Elle n’était même pas certaine qu’elle les y trouverait. Elle avait méticuleusement inspecté le cercueil avec ses mains pour ne rien y laisser.  Peut-être qu’elles étaient tombées de son sac ? Elle ne savait plus quoi penser mais repartit quand même vers le cimetière espérant trouver une solution.

Le chien hurlait de douleur pendant qu’elle le poignardait. Le sang giclait de toutes parts, mais, il lui fallait trois vertèbres en urgence. Avant l’aube. Les secondes et les minutes s’égrenaient rapidement dans sa tête. Ayant attendu trop longtemps, elle trancha finalement la gorge de l’animal et entreprit de lui voler quelques os. Pressée et inquiète, elle retourna chez elle au pas de course pour compléter le squelette. Quelques-uns des chiens errants, affamés, avaient commencé à dévorer leur ami sacrifié. Ce serait peut-être leur seul repas de la journée. D’autres suivirent Charline sans que celle-ci ne s’en rende compte.

Elle ouvrit la porte et essoufflée, s’appuya sur le chambranle, le temps de reprendre ses esprits. Les quelques chiens qui l’avaient suivie s’élancèrent dans la maison et se jetèrent sur le squelette. Horrifiée, elle tentait de les repousser quand un rayon de soleil s’infiltra dans la maison. Les os étaient éparpillés sur le sol et les chiens s’étaient enfuis avec quelques-uns. Il était trop tard. Anéantie, elle se baissa pour ramasser les os restants. Ce faisant, son pied dérapa sur un des os du chien qu’elle venait à peine d’égorger. Elle tenta de garder son équilibre, mais, l’os, toujours un peu charnu et ensanglanté glissa sous son poids. Elle tomba, et, d’un craquement sec, son cou se brisa sur le coin de la table.

Djeanane

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